Approche de Sobriété En Eco-Conception
Les partenaires du projet
Coordinateur du projet :
Benjamin Tyl (Apesa) & Flore Valet (UTC)
Partenaires du projet :
Laboratoire G-SCOP, Roberval UTC, APESA, Université de Bordeaux
Contexte et Objectifs du projet
Le projet ASEEC pose l’hypothèse que l'intégration de principes de sobriété dans les pratiques d'éco-conception peut influencer positivement la perception et l'adoption des approches de soutenabilité par les concepteurs. Dans une approche constructiviste, articulée autour d’entretiens, d’ateliers et d’expérimentations auprès d’entre-prises, ce projet explore comment intégrer les principes de sobriété dans les pratiques d'écoconception pour renfor-cer l'adoption d'approches soutenable par les concepteurs. L'objectif n'est pas de développer un nouvel outil, mais de proposer un module de formation et d'accompagnement qui opérationnalise l'intégration de la sobriété dans les méthodes et outils existants de conception de produit-services à destination des organisations (entreprises, asso-ciations, collectivités ...).
Enjeux scientifiques et techniques du Projet de Recherche Collaboratif : La société fait face à un contexte qui favorise une frénésie consommatrice engendrant un recours excessifs aux ressources naturelles, une avidité énergétique, que l’on pourrait modéliser par une forme d’« ivresse en usage et en choix », loin des appels, de plus en plus nombreux, à des formes de sobriété. Dans nos sociétés contempo-raines, plusieurs facteurs structurants contribuent à encourager des modes de consommation excessifs, s'éloignant des principes de sobriété (Toulouse, 2020) : un paradigme social dominant, des modèles économiques incitatifs, des normes sociales dominantes, les contextes sociotechniques hérités et enfin la résistance au changement. Au fil du temps, la notion de sobriété s'est affirmée comme un enjeu sociétal crucial, étroitement lié à la crise environnementale. Elle est désormais reconnue comme un levier essentiel dans la réduction des émissions de gaz à effet de serre, avec des objectifs ambitieux allant jusqu'à 40% à 70% d'ici à 2050, selon Greenpeace (2023). Ce changement de mentalité et de style de vie est essentiel pour réduire la consommation d'énergie de 40% d'ici 2050. Identifié par le GIEC à l'échelle internationale et également soutenu par les principaux acteurs énergétiques fran-çais, ce principe de sobriété a gagné en importance médiatique et politique, en partie en réaction au conflit ukrainien et aux tensions sur le réseau électrique lors de l'hiver 2022. L’Agence de la transition écologique (ADEME) cite en préambule de sa présentation de l’économie circulaire qu’« à partir d’une utilisation raisonnée des ressources naturelles et des déchets, l’économie circulaire appelle à une consommation sobre et responsable, adaptée au défi climatique ». A pas feutrés, la sobriété s'immisce dans des concepts usités où de notion corollaire, elle questionne de plus en plus. Pour autant, en France, si les dernières lois et réglementations environnementales, notamment la loi AGEC, poussent les collectivités territoriales locales à s'engager toujours plus vers l'économie circulaire, les différents articles et objectifs proposés dans ces textes ont majoritairement pour vocation à :
• Réduire la production de déchets (par ex. « Réduire les déchets ménagers et assimilés de 15% d’ici 2030 ») ;
• Favoriser leur réemploi et leur recyclage (« Tendre vers 100% de plastique recyclé d’ici le 1er janvier 2025 », « Interdire progressivement la mise en décharge des déchets non dangereux valorisables ») ;
• Augmenter l’utilisation de recyclés ou réemployés (« les biens acquis annuellement par l’État, les collecti-vités territoriales et leurs groupements devront être issus du réemploi, de la réutilisation ou intégrer des matières recyclées, dans des proportions de 20 % à 100 % selon le type de produit ») ;
• Limiter les impacts environnementaux associés. Néanmoins, les questions de sobriété dans l’usage de la ressource sont ainsi (quasiment) absentes des différents textes proposés. Quelques travaux abordent l’économie de matière par des approches d’optimisation topologique en lien avec les procédés de fabrication additive émergents, mais les cas d’usage et les matériaux concernés sont encore très minoritaires. Cela se traduit très concrètement dans les stratégies économies circulaires proposées par les collectivités locales où les indicateurs de performance et les objectifs sont principalement étudiés à travers le prisme de la production de déchets. Face à ce contexte, la sobriété est souvent négligée dans les stratégies d'amélioration des systèmes de production et de consommation, qui se concentrent sur les actions individuelles et une gestion plus efficace ou modérée des ressources naturelles. Sur le plan politique, la sobriété rivalise avec l'efficacité et remet en question le principe de choix illimités. Elle propose de définir de nouvelles normes de contraintes collectives. En d'autres termes, elle pose les questions suivantes : jusqu'où devons-nous aller ? Quelles notions fondamentales, comme le productivisme, le propriétarisme, le renoncement collectif, sommes-nous prêts à remettre en question ? Ces questions sont intime-ment liées à la nature même des systèmes socio-techniques disponibles. En cela, le rôle que peuvent jouer les concepteurs de produits, de systèmes, dans cette réflexion est fondamental. La sobriété interroge donc les limites et les finalités de notre organisation sociale, et considère les conséquences des effets attendus et ceux moins désirés. En explorant les conséquences de la mise en place de tels concepts, on pourra ainsi voir les profondes transformations de la société qu’elles prescrivent. Si la sobriété est une nécessité politique et écologique, les conditions de sa construction, ainsi que la gestion de ses effets, demandent à être débattus par les différents acteurs de la société pour être acceptés. Dans le cadre de ce projet, nous cherchons à comprendre si – et comment - ce concept de sobriété est soluble dans les approches en éco-conception (i.e. l’intégration des dimensions environnementales dans la conception de produits). Cette question semble paradoxale tant l’approche technique de l’éco-conception, quand bien même elle emprunte un vocabulaire néo-libéral (Tyl et Gomez, 2023), peut être en opposition avec la sobriété, qui embrasse une vision politique alternative. Néanmoins, dans le domaine de la conception, des initiatives encouragent une consommation mesurée, la durabi-lité des produits, la réparation et la location (même si cette dernière peut être remise en question). Cependant, ces actions restent marginales et souvent décorrélées de la société de consommation (notons la remise en cause de la publicité de l’ADEME favorisant la réparation des produits avec la figure fictive du « dévendeur »). D'autres approches remettent en question les systèmes socio-techniques, par le biais de stratégies de suffisance ou encore en empruntant des concepts issus de penseurs de la technique, tels que les notions de convivialité de Ivan Illich (Lizzaralde et Tyl, 2018). Notons également des travaux s’intéressant aux « material simplifiers », un mouvement d’usagers adoptant des trajectoires de sobriété (Perea et Masclet 2022). Une base de départ entreprise dans notre analyse a été la grille d’analyse des outils « DfS » (Design for Sustaina-bility ») de Ceshin et Gazuilusoy, et reprise dans une précédente étude (Rio et Tyl, 2021). Cette grille nous permet d’identifier à quel niveau systématique et pour quelle cible souhaite travailler une entreprise ou organisation engagée (Robra et Hinton, 2024).
Vers l’identification de verrous scientifiques sur l’intégration de la sobriété en éco-conception
Le concept de sobriété est encore mal appréhendé dans les outils d’ingénierie de la conception, et plus précisément de l’éco-conception. Il fait appel à des niveaux systémiques socio-techniques supérieurs à l’objet conçu qui s’avère complexe et abstrait, demandant une traduction en actions concrètes au niveau des choix de conception, de pro-duction, d’usage, qui engagent l’équipe de conception sur des effets attendus à plus long-termes et à une autre échelle, sans pouvoir en mesurer avec exactitude les effets. Dans le cas inverse, l’approche de sobriété resterait cantonnée à un une réduction relative de l'impact environnemental, en se concentrant principalement sur le recy-clage des flux et l'efficacité des processus plutôt que sur la réduction de la consommation à différentes échelles socio-techniques. Les approches d'ingénierie, comme la matrice des technologies conviviales ou la matrice de la sobriété, ou les approches de soutenabilité forte, ainsi que l’analyse environnemental de soutenabilité absolue, offrent des pistes de solutions, mais elles restent limitées, demandent une appréhension des effets de sobriété, et sont peu intégrées dans la pratique industrielle, qui porte souvent sur un développement court-termiste et en silo. La sobriété, par sa dimension politique, nécessite un débat sur sa mise en oeuvre. Elle soulève des questions complexes sur les libertés individuelles et les besoins de la société et propose de définir de nouvelles normes de contraintes, ou de limitations collectives. Elle pose les questions suivantes : jusqu'où devons-nous aller ? Quelles notions fondamentales, comme le productivisme, le propriétarisme, le renoncement collectif, sommes-nous prêts à remettre en question ? Quelles justices distributives adopter au niveau d’un collectif, d’un secteur industriel (etc.) et pour quels services attendus ? En cela, le rôle que peuvent jouer les concepteurs de systèmes socio-techniques, dans le cadre de la sobriété, est fondamental et participerait à présenter des choix techniques à la société civile, afin de prendre des décisions collectives. Ainsi, nous posons l’hypothèse que l'intégration de principes de sobriété dans les pratiques d'éco-conception pour-rait influencer positivement la perception et l'adoption des approches de soutenabilité forte par les concepteurs. En d’autres termes, nous cherchons à répondre à la question suivante : comment intégrer les principes de sobriété dans les pratiques d'éco-conception industrielle pour favoriser l'adoption des approches de soutenabilité forte par les concepteurs, tout en tenant compte des dimensions environnementales, sociales (à travers la prise en compte des effets rebonds, transferts d’impacts multi-échelles, …) mais également politiques?
Objectifs du projet:
L’objectif n’est pas tant d’introduire de nouvelles méthodes et outils mais d’analyser en quoi les outils d’éco-con-ception et pratiques des concepteurs existantes prennent en compte les enjeux de sobriété, comment mettre en valeur ces nouveaux enjeux afin de questionner les processus de conception actuels (activité, connaissance, mé-thodes, système de dépendance). Cela implique de pouvoir identifier, dans la diversité des processus de conception déroulés par les praticiens (concepteurs industriels, associatifs, « makers », autres initiatives locales» les angles morts de prise en compte des multiples critères relatifs aux enjeux de sobriété, particulièrement quand ces critères relèvent d’autres dimensions que les dimensions techniques et scientifiques de l’ingénierie. Le PRCL propose un cadre d’analyse pour évaluer la compatibilité entre sobriété et stratégie industrielle, fondé sur l’exploration d’applications concrètes de stratégies de sobriété dans un contexte industriel donné. Ces analyses permettront d’identifier les synergies possibles avec les pratiques existantes ainsi que les points de tension que ce rapprochement génère (sur les concepteurs, les savoir-faire, la critique des choix technologiques, les modes de production, la chaine de valeur, la société civile, les imaginaires associés à la transition écologique, etc.). In fine, le PRCL s’articulera autour d’ateliers avec des concepteurs, tel un espace constructif pour :
• Comprendre comment l’intégration du principe de sobriété dans les pratiques en éco-conception, dans toutes ses dimensions, permet de faciliter la prise en main des enjeux de soutenabilité forte en conception des systèmes socio-techniques;
• Permettre de former les concepteurs en ingénierie et autres acteurs de l’entreprise à cette nouvelle ap-proche (enrichir les méthodes d’éco-conception existantes) et penser l’inclusion des parties prenantes dans le pro-cessus décisionnaire inhérent au processus de conception par des approches collaboratives : co-idéation, co-con-ception, etc.
• Intégrer les pratiques existantes des concepteurs afin de mutualiser les pratiques situées et pouvoir évaluer ces pratiques à l’aune des principes de sobriété (pratique réflexive). Appliquer, illustrer la démarche au travers de la construction de cas d’étude de référence sur un ou deux secteurs applicatifs impliquant des déterminants de sobriété distincts, ainsi que des niveaux systémiques divers (ex. secteur télécom, mobilité, alimentaire, santé, ha-bitat, etc.) pour faire émerger des questions de recherche pour la communauté EcoSD. Plus précisément, il s’agira :
1. D’explorer la polysémie du concept de sobriété en ingénierie en le confrontant aux auteurs technocritiques et aux stratégies industrielles actuelles, et d’analyser les implications de cette diversité de sens sur les pratiques de conception. Cela passera notamment par un regard particulier de la gestion des effets rebonds, en lien étroit potentiel avec les travaux Reboundless de la DTU, et également par la mise en place d’ateliers (types séminaires multi-disciplinaires) afin de confronter les disciplines sur le sujet (sur le principe de revue narrative de la littérature), en lien avec la communauté d’EcoSD (recherche-action) ;
2. D’explorer des applications concrètes des stratégies de sobriété et les confronter avec la littérature : évaluer dans quelle mesure les pratiques actuelles en industries et en recherche en éco-conception intègrent les principes de sobriété, lesquelles et par quelles méthodes, examiner comment l’intégration de l’approche de sobriété facilite la compréhension des transitions écologiques et sociales en conception, élaborer plusieurs études de cas (1-2) pour illustrer l’intégration des stratégies de sobriété.
3. De développer des compétences et sensibilisation en interne et en externe : créer des ateliers collaboratifs à destination des concepteurs en ingénierie (et autres acteurs de l’entreprise), voir le grand public, sur les principes de la sobriété ; promouvoir une approche pédagogique permettant aux collaborateurs de mieux comprendre les enjeux des transitions écologiques et sociales, faciliter l’appropriation de cette approche dans les pratiques quoti-diennes des équipes. Cet axe se veut particulièrement expérimental afin de comprendre l’effet potentiel sur un groupe projet d’une approche de sobriété, et donnera lieu à un séminaire de travail au sein d’EcoSD.
4. De formaliser les approches de sobriété (illustrées par les cas 2/) dans le cadre des méthodes existantes d’éco-conception pour la soutenabilité nable pour monter en compétence au niveau recherche sur ce champ dans la communauté EcoSD (capitalisation et formalisation de nouvelles questions de recherche pour le réseau).
Informations sur le projet
- Porteur du projet : Benjamin Tyl & Flore Valet
- Responsable scientifique G-SCOP : Maud Rio, Cédric Masclet
- Durée: 2025 - 2027
- Organisme de financement : EcoSD
Responsable et contact
+33 (0)4 76 82 70 24 Bureau: C 312 |